Récemment, j’écoutais des cassandres de la politique qui déploraient la fin de l’emploi industriel au profit de la prolifération des robots… destructeurs d’emplois, créateurs de valeur ajoutée. Où est la vérité ? Certains plaisantins me diraient qu’elle est ailleurs..  alors qu’en est-il ?

 

Un premier constat 

La robotique industrielle colonise les usines. On note une croissance vertigineuse des ventes de robots depuis ces dix dernières années. Le point en graphiques :

Graphique 1 - Nbe robots industriels dans le monde

Source: Fédération internationale de la robotique.

 

Sans surprise, la Chine se fait une part belle avec 87 000 robots installés dans ses usines en 2016, soit 30% du marché mondial. La France, comme on le constate dans le graphique suivant, est très en retard … est-ce là le résultat d’une politique industrielle inexistante depuis les 30 dernières années ? La conclusion serait évidemment trop rapide et surtout totalement incomplète.

Graphique 2 - Nbe robots par salarié dans l'industrie manufacturière

Source: Fédération internationale de la robotique.

 

L’industrie automobile en pointe :

Graphique 3 - Nbe robots industrie automobile

Source: Fédération internationale de la robotique.

 

A noter toutefois que, dans l’automobile, la France est parvenue à se mettre au niveau de l’Allemagne. Une robotisation à marche forcée qui devrait encore s’accélérer, avec des machines toujours plus efficaces et simples à prendre en main, et des tarifs qui ne cessent de baisser. Au final, ce sont plus de 3 millions de robots qui devraient fonctionner à travers le monde en 2020.

Si on entend donc nos politiques, ce seraient autant – voire plus – d’emplois mis en péril à cause de ces robots. Prenons le temps quand même de regarder ce qui se cache derrière cette robolution.

 

Deuxième constat : de l’évolution du travail en fonction des innovations

Force est de constater que les débats sur la fin du travail sont dominés par l’irrationalité. Commentateurs et politiques annoncent, l’air pénétré, une entrée dans l’ère de la raréfaction du travail. Ils en tirent des propositions radicales comme le revenu universel, fondées sur leurs seules intuitions. Ils envisagent la fin du travail comme une malédiction venue d’ailleurs, venue du monde technologique.

On lit même sur les réseaux sociaux des diatribes de grands noms de la technologie contre le progrès technologique et se constituent lanceurs d’alertes… comportement au demeurant surprenant alors qu’ils en vivent plutôt bien.

L’Homme craint toujours que l’innovation ne se venge. Mais le travail et l’emploi ne sont pas des réalités transcendantes qui s’imposent à nous. Le travail est profondément humain : les animaux ne travaillent pas. Ils vivent, cherchent de la nourriture, jouent, dorment, mais ils ne construisent pas un monde différent de la nature. Travailler est le propre de la condition humaine et c’est pourquoi, le travail évolue avec nous, participe de notre Histoire avec un grand H. Nous seuls travaillons et fabriquons des objets, robots, ordinateurs, intelligence artificielle, qui vont nous accompagner dans notre tâche de bâtisseurs. Ce capital modifie en retour notre façon de travailler, mais la machine ne s’impose pas à nous : nous rétroagissons avec elle. C’est ce qui explique que le travail se transforme au fil du temps, comme il s’est transformé au fil des années depuis la 1ère révolution industrielle.

 

L’effet des vagues d’innovation sur l’emploi

Cette transformation s’accélère au cours des vagues d’innovation telles que celle que nous connaissons depuis une quinzaine d’années, et qui durera encore autant de temps et plus encore. L’effroi nous saisit devant des situations individuelles : enfants, amis, voisins. Que deviendra le conducteur de car ou de camion lorsque des véhicules sans chauffeur sillonneront les routes pour transporter des hommes et des marchandises ? Que feront l’architecte et le designer quand un programme informatique est déjà capable de générer des centaines de dessins différents en quelques heures – alors qu’un humain a besoin de plusieurs jours pour une seule itération ?

 

Les esprits tourmentés par la fin du travail ont été confortés par une étude de 2013 menée par deux chercheurs d’Oxford, selon laquelle 47% des emplois aux Etats-Unis seront automatisés à l’horizon 2034. [1] Encore récemment, le directeur de la Banque mondiale, affirmait que les deux tiers des emplois pourraient être détruits à cause de l’automatisation des tâches, surtout dans les pays les plus récemment industrialisés comme la Chine, la Thaïlande ou l’Ethiopie.  [2]

 

Les auteurs de l’étude de l’université d’Oxford remarquent que, traditionnellement, l’informatisation fait disparaître les métiers routiniers qui sont facilement programmables et reproductibles par un ordinateur ou un robot. C’est le sens de ce que les économistes appellent le « progrès technique biaisé ». Ce progrès augmente la demande de travail qualifié et diminue la demande de travail non qualifié. Mais les évolutions technologiques récentes comme l’intelligence artificielle conjuguées à une accumulation de données sans précédent (le Big Data) permettent d’automatiser des métiers moins routiniers, ceux qui sont occupés par les « classes moyennes ». Ainsi, la plupart des emplois de conducteurs d’engins, de manutentionnaires, de responsables administratifs seraient appelés à disparaître d’ici à une décennie ou deux. Ce ne sont plus simplement les emplois d’ « en bas » qui souffrent, mais aussi ceux du milieu, voire du haut.

 

L’étude d’Oxford est de grande qualité et elle est souvent citée dans la presse comme référence. Ses résultats doivent néanmoins être interprétés avec précaution pour deux raisons. En premier lieu, l’étude ne traite que du versant « destructeur » de la destruction créatrice.

La deuxième limite de l’étude de Frey et Osborne tient à la confusion entre tâches et métiers. La technologie peut avoir trois conséquences sur le travail:

  • Elle peut se substituer en totalité à un emploi parce qu’elle l’automatise, mais ce phénomène est rare. Ce n’est pas parce qu’un métier est automatisable qu’il est automatisé. Un seul métier a totalement disparu de cette façon aux Etats-Unis depuis les années 1950 : celui de liftier. Il convient donc de relativiser cette peur de la disparition totale des métiers dans le trou noir de l’automatisation.
  • Elle peut faire disparaître des tâches à l’intérieur d’un métier qui survit : les secrétaires ne font plus de sténographie mais organisent des agendas, accueillent des clients et s’occupent de l’administration générale des organisations. On les appelle de plus en plus des office managers.Les concierges n’ouvrent plus la porte des immeubles mais veillent à entretenir un « climat » de vie agréable, ce qu’aucune technologie ne fera jamais.
  • Elle peut faire disparaître un produit et les métiers qui lui sont associés. L’automobile à moteur a tué les métiers liés aux fiacres et l’électricité a signé le trépas des allumeurs de réverbères. Il n’existe plus de fabricants de machines à écrire. Ce phénomène constitue le cœur de la théorie schumpétérienne de la destruction créatrice.

 

L’Histoire nous montre que la grande majorité des emplois ne sont que partiellement automatisables. A ce titre, plusieurs travaux sont venus nuancer les conclusions de Frey et Osborne. Ainsi, une étude du McKinsey Global Institute portant sur 46 pays et représentant 80% de la force de travail mondiale a trouvé que moins de 5% des emplois étaient susceptibles d’être entièrement automatisés et qu’environ 60% comprenaient 30% de tâches automatisables. [3]

 

Quand un métier est totalement automatisé, c’est-à-dire quand un individu est remplacé par une machine, le nombre d’emplois dans la profession diminue mécaniquement.  En revanche, lorsque seule une partie des tâches l’est, l’emploi peut diminuer ou augmenter. Dans l’Histoire, ce second cas de figure s’est avéré le plus courant et il n’y a pas de raison de croire qu’il sera différent demain. L’introduction du métier à tisser au XIXe siècle a multiplié le nombre de tisserands en le rendant abordable à un grand nombre de personnes.

 

Le mécanisme économique à l’œuvre est le suivant : l’automatisation de certaines tâches entraîne des gains de productivité qui permettent de baisser les prix, par exemple des vêtements. Dans le cas, le plus habituel, où la demande est « élastique au prix » (c’est-à-dire que la baisse des prix entraîne une augmentation de la demande), la technologie permet d’attirer de nouveaux consommateurs et l’activité se développe, ce qui génère l’ouverture de nouvelles usines, de nouveaux magasins.

 

Le raisonnement qui précède peut sembler théorique. Mais je fais appel à la raison de nos lecteurs, et non pas à leurs passions tristes. Les approximations sur le déclin, les impressions d’effondrement, c’est ailleurs qu’il faudra aller les chercher ! Ici, on rassemble des données, on réfléchit et on travaille pour penser, créer l’avenir avec l’aide de ceux qui le veulent pour le rendre meilleur et faire en sorte que l’homme progresse…

 

Auteur : Philippe BORNERT, AGILEA

 

Sources :

[1] Carl B. Frey and Michael A. Osborne. The future of employment: how susceptible are jobs to computerisation ? September 17, 2013

 

 

[2] Robots : les propos alarmants de la Banque mondiale sur l’emploi. LaTribune.fr. 03/05/2017

 

 

[3] Harnessing automation for a future that works. McKinsey Global Institute, January 2017.

 

 

 

 

 

 

 

 

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